Les larmes aux yeux – Chapitre 3

24 avril, fin d’après-midi, hôpital.

 

Audrey marchait aussi vite qu’elle le pouvait dans les couloirs de l’hôpital. La veille, elle n’avait pas rendu visite à Louise. Elle avait essayé mais coincée dans un énorme embouteillage, elle n’avait pas pu arriver avant la fin des visites.

Quarante-huit heures sans voir Louise, c’était long. La jolie étudiante lui manquait. Pas seulement parce qu’elle ne l’avait pas vu la veille. Non, Louise lui manquait depuis presque une semaine. Et elle avait hâte de tirer un trait sur tout cela et que les choses reviennent à la normale.

La jeune femme sourit en pensant que si deux jours plus tôt elle n’était pas prête à pardonner à son amie, désormais tout était pardonné. Même si le souvenir des mots était toujours douloureux, même s’il y avait encore des choses qu’elle ne comprenait pas, cela n’avait plus d’importance. Louise lui était trop précieuse ! Et c’était tout ce qui comptait.

En entrant dans la chambre, Audrey fut ravie de constater que la patiente était assise dans son lit, preuve qu’elle allait mieux.

– Tu es là.

Décidément, cette phrase était en passe de devenir un rituel, pensa la jeune femme avec amusement. Cependant, l’étonnement et l’inquiétude qu’elle lisait dans les yeux verts braqués sur elle lui ôtèrent toute envie de faire de l’humour.

– Oui, je suis là. Hier j’étais coincée dans les bouchons, c’est pour ça que je suis pas venue. Répondit-elle en prenant place sur la chaise.

– J’ai cru …

– Je suis désolée de t’avoir inquiété. Mais j’ai dit que je ne t’abandonnerai pas, non ?

Louise hocha la tête, mais dit d’une toute petite voix :

– Tu avais l’air si … en colère.

– Oui, mais pas contre toi. C’est à ta mère que j’en veux.

– C’est pourtant moi qui … t’ai dit des méchancetés. Je … je regrette.

Audrey prit la main de Louise et sourit.

– Je sais. Et je te pardonne. Je t’ai déjà pardonné en fait. Alors arrêtes de t’excuser maintenant.

Le regard qui se posa sur elle exprimait la surprise.

– Pourquoi tu es si … compréhensive ?

– Parce que tu es mon amie, Louise.

Audrey ne s’attendait certainement pas à ce que cette phrase provoque une grimace. Étonnée, elle observa la jolie blonde chercher ses mots.

– Seulement ton amie ?

La jeune femme ne sut que répondre. Mais Louise n’avait pas fini de parler.

– Parce que … pour moi … tu es plus que ça.

Audrey eut l’impression que son cœur avait raté un battement. Ou alors il s’était mis à battre plus vite. En tout cas il se passait quelque chose d’anormal dans sa cage thoracique.

– Je ne le savais pas. Mais ma mère … elle l’a vu tout de suite. Et …

Louise prit une profonde inspiration pour chasser un sanglot tandis que son amie sentit une bouffée de colère monter à l’évocation de cette femme qu’elle n’avait aperçu qu’une fois mais qu’elle détestait désormais.

– C’était déjà arrivé. Quand j’avais quinze ans. Je … Mes parents l’ont découvert et … ils étaient tellement … dégoûtés. Ils ont refusé de … de me parler. Ils ont fait … comme si j’existais pas … pendant des années.

Les yeux verts n’avaient pas réussi à contenir les larmes. Audrey les observait couler, horrifiée par l’histoire qu’elle entendait, sans être tout à fait sûre de comprendre.

– J’ai mis des années … à regagner leur affection. Des années de solitude, de … tristesse. J’ai fait tout … tout pour leur plaire. J’ai travaillé dur … je suis allée contre moi-même. Et j’avais réussi. Ils m’aimaient à nouveau. Tu comprends ?

Non, elle ne comprenait pas. Des parents qui arrêtent d’aimer leur enfant, c’était incompréhensible pour Audrey. Et même si elle avait atrocement mal pour Louise, elle ne pouvait même pas imaginer la douleur qu’elle devait ressentir.

– Je les ai perdu. Je veux pas te perdre toi. Mais …

– Tu ne vas pas me perdre ! Je te le promets. Assura Audrey avec conviction.

– Tu ne sais pas. Parce que maintenant … c’est plus comme avant. Murmura Louise avec désespoir.

– Qu’est ce qui n’est plus comme avant ?

– Je sais. Maintenant je sais. Et je ne peux pas faire semblant. Je dois te le dire même si … même si ça signifie que je te perde.

Audrey se sentit à nouveau perdue, et un peu inquiète. Elle ne comprenait pas où voulait en venir son amie. Celle-ci tentait en vain d’arrêter le flot de ses larmes en prenant de grandes inspirations.

– Je sortais avec des garçons. Mes parents étaient contents. Et je faisais … attention. Dès que je ressentais … un tout petit truc … pour une … femme … je fuyais. Mais toi … je t’ai pas vu arriver. Tu étais … mon amie. Juste mon amie. Je n’avais pas réalisé que … c’était plus. Ma mère l’a su tout de suite. Ce dégoût qu’elle avait … cette haine … comme avant. Je voulais pas que ça recommence ! J’ai nié … J’ai essayé de … j’ai cru que je pourrais arranger les choses … avec mes parents. Je voulais juste … pas les perdre. Alors je suis venue chez toi et … Et j’ai regretté tout de suite. J’ai compris trop tard que … c’était toi la plus importante. Pas eux ! Parce que … ma mère avait raison. Je … Audrey, je suis … amoureuse de toi.

Ce fut comme une impression de chute libre pour Audrey, qui, les yeux fermés, tentait de rester accrochée à la réalité, à la main qu’elle tenait, à la chaise sur laquelle elle était assise. Son cœur s’était déplacé jusque dans ses oreilles, faisant un vacarme infernal, et l’air s’était raréfié autour d’elle. C’était trop ! Le récit de Louise, sur ce que ses monstres de parents lui avaient fait subir, avait été une torture. C’était comme de l’acide versé dans tout son organisme. Audrey aurait voulu remonter le temps pour enlever la jolie blonde à toute cette souffrance. Et elle aurait donné n’importe quoi, un bras, une jambe, sa vie, pour que les beaux yeux verts cessent d’émettre autant de larmes. Et voilà que maintenant Louise était amoureuse d’elle. Amoureuse ! Comment c’était possible ? Elle n’avait jamais imaginé que la jolie étudiante puisse aimer les femmes. Que Louise ait refoulé sa vraie nature à ce point, pour faire plaisir à ses parents, c’était révulsant. Tout à coup, c’était comme si elle ne la connaissait plus.

– Dis quelque chose s’il-te-plaît.

Le murmure sortit Audrey de ses pensées et elle ouvrit les yeux. Louise attendait en la fixant avec un air tellement angoissé. Ses larmes s’étaient taries mais deux billes brillantes attendaient dans le coin des yeux verts. Et Audrey eut la certitude que peu importe ce qu’elle dirait, cela déclencherait à nouveau les larmes. Alors, elle se leva.

L’angoisse se mua en désespoir. Mais aussitôt, Audrey prit place sur le lit, s’asseyant face à la patiente. D’une main, elle repoussa une mèche blonde tout en approchant son visage. Elle remarqua que la respiration de Louise s’était accélérée avant que leurs lèvres ne se touchent.

Le baiser fut extrêmement doux. Mais à l’intérieur, Audrey avait l’impression que c’était un feu d’artifice. Tout s’affolait dans tous les sens. Et lorsqu’elle mit fin au baiser, elle vit que Louise pleurait, tout en souriant.

– Pour moi aussi, c’était plus que de l’amitié.

1er mai, matinée, chez Audrey

Étendue sur le côté, appuyée sur un coude, Audrey observait la belle blonde endormie dans son lit. Il n’y avait plus de pansements, seulement une petite cicatrice sur le front, au dessus du sourcil gauche.

Louise avait eu l’autorisation de sortir de l’hôpital la veille. Il lui fallait encore du repos, mais son corps était pratiquement guéri. Cependant, psychologiquement, elle n’allait pas très bien. Même si son visage s’illuminait chaque fois qu’elle posait les yeux sur Audrey, les larmes lui venaient aux yeux chaque fois qu’elle pensait à ses parents. Et lorsqu’elle était entrée dans son appartement, elle s’était effondrée. Tout lui rappelait ses parents ! Audrey, qui l’avait ramené de l’hôpital, s’était alors emparée de quelques vêtements qu’elle avait mis dans un sac et l’avait conduite chez elle.

La belle étudiante remua et Audrey sourit. Elle était vraiment heureuse d’avoir Louise là, chez elle et dans son lit. C’était une situation qu’elle n’avait jamais espéré. Dès leur première rencontre, elle avait craqué pour cette jeune femme pétillante, drôle et qui avait une bonne humeur si contagieuse. Mais Louise était en couple, et tout ce qu’il y avait de plus hétéro. Du moins, c’était ce qu’il semblait et Audrey n’avait jamais essayé d’être plus qu’une amie. Elle avait dit être bisexuelle une fois, dans une conversation qu’elles avaient eu sur leurs vies amoureuses, et Louise n’avait eu aucune réaction.

Audrey se demandait encore comment cette jeune femme si joyeuse qu’elle connaissait depuis un an avait pu refouler à ce point sa vraie nature et cacher une adolescence si douloureuse. Dans toutes leurs conversations, et elles avaient été nombreuses, jamais Louise n’avait évoqué un passé compliqué. Aucun indice ! Cependant, à l’hôpital ces derniers jours, elle avait eu beaucoup de choses à dire. Il fallait que cela sorte, Audrey l’avait compris, et elle avait été effarée et attristée face à un récit rempli de douleurs et de peines. Elle en voulait aux parents de Louise. Elle était pleine de colère pour ces monstres qui ne s’étaient pas comporté comme de vrais parents. Elle avait aussi appris que les mots que Louise lui avait jeté à la figure, ces mots si cruels, étaient quasiment mot pour mot ceux qu’avaient employé la mère de l’étudiante le jour où elle lui avait rendu visite. Cela n’étonnait pas Audrey. Elle le savait, elle l’avait deviné. Ces mots, ce n’était pas Louise, cela ne pouvait pas venir d’elle.

Dans le lit, la jolie blonde bougea à nouveau et deux yeux verts apparurent. Ceux-ci se posèrent sur le visage en face d’elle, et un grand sourire s’installa sur les lèvres.

– Bonjour.

– Bonjour. Répondit Audrey avec tendresse. Bien dormi ?

– Oui. Hum … ça fait longtemps que tu m’observes comme ça ? Demanda Louise en plissant les yeux.

– Un petit moment. Tu es vraiment magnifique quand tu dors.

La jeune femme rougit avant de froncer les sourcils.

– Seulement quand je dors ?

Audrey fit mine de réfléchir avant de répondre d’un ton taquin :

– Non. Tout le temps. Mais quand tu dors tu as un charme supplémentaire.

Et sans laisser à sa petite-amie le temps de répondre, elle se pencha vers elle pour poser sur ses lèvres un doux baiser. Sa petite-amie ! Oui, c’était ce qu’était devenue Louise depuis leur premier baiser une semaine plus tôt. Une semaine remplie de petits baisers et de longues étreintes ! Cela aurait été le bonheur parfait si l’ombre des parents maléfiques ne hantait pas l’étudiante. Et Audrey s’était juré de combattre les larmes provoquées par ces horribles personnes et de les remplacer par les magnifiques sourires qu’elle affectionnait tant.

Un long soupir la tira de ses pensées. Louise était blottie contre elle, la tête calée sous son menton et une main jouant avec le bas de son tee-shirt.

– Qu’est ce qu’il y a ?

– Je suis vraiment bien là.

Audrey fronça les sourcils. Le ton employé ne collait pas avec la phrase.

– Moi aussi je suis vraiment bien là. Alors pourquoi tu as l’air triste ?

Louise soupira à nouveau mais ne répondit pas.

– Louise ?

– Je n’ai pas envie d’en parler. Pas aujourd’hui s’il-te-plaît. Aujourd’hui, je veux juste profiter d’être avec toi toute la journée.

Audrey hésita, se demandant quelle noire pensée était venue perturber sa douce. Mais après tout, quel que soit le démon de Louise, il serait toujours temps de le chasser le lendemain. Sa petite-amie voulait une journée rien que pour elles deux, elle accéderait à sa demande. Ce jour, elles passeraient une bonne journée, et elle ferait en sorte que les soucis restent le plus éloigné possible.

– D’accord. Petit déjeuner ?

Louise acquiesça et son ventre approuva bruyamment, provoquant des rires.

– Hmm, j’allais te proposer des pancakes, mais je crois que tu as trop faim pour attendre qu’ils soient préparés. Il faudra se contenter de pain de mie alors. Déclara Audrey d’un ton taquin, connaissant bien la passion de sa belle blonde pour les pancakes.

Celle-ci réagit aussitôt en se redressant et en fixant son regard faussement outré dans les yeux bruns malicieux.

– Ah non ! Maintenant que tu as parlé de pancakes, je veux des pancakes !

– Tu es sûre ? Parce que …

Un doigt se posa sur la bouche d’Audrey.

– Sûre à cent pour cent ! Je veux des pancakes !

3 mai, fin d’après-midi, chez Audrey

 

– Bon, je t’écoute. Dit simplement Audrey en venant s’installer sur le canapé à côté de sa petite-amie.

Louise n’avait pas eu besoin de dire quoi que ce soit. Son attitude parlait d’elle-même. Cela faisait une demi-heure qu’elle était assise à se tordre les mains le regard absent.

– J’ai passé la journée à chercher comment te le dire. Murmura l’étudiante stressée.

– C’est si grave que ça ?

Louise fit la moue et haussa les épaules avant de répondre.

– C’est … une chose importante.

L’inquiétude gagnait Audrey tandis que son cerveau se retournait à essayer de deviner cette chose importante.

– Est-ce que ça a un rapport avec tes parents ?

– Non.

Si ce n’était pas les horribles géniteurs, Audrey n’avait aucune idée sur ce dont il s’agissait. Et Louise restait silencieuse à observer ses genoux.

– Tu me stresses là ! Dis-moi ce qu’il y a s’il-te-plaît.

Une longue inspiration, un soupir, puis :

– Je suis enceinte.

Les yeux bruns s’agrandirent de stupeur. Louise. Enceinte ?

– Quoi ? Ne put s’empêcher de demander Audrey.

– Je suis enceinte. Répéta sa petite-amie.

Il n’y avait pas de doute, elle avait bien entendu. Son regard se posa sur le ventre plat et elle songea qu’il y avait de la vie là-dedans.

– Depuis quand ?

– Huit semaines.

Deux mois donc. Juste avant que Louise ne quitte Loïc. Audrey eut une grimace en pensant à ce crétin qu’elle n’avait jamais aimé. Elle avait espéré ne plus jamais entendre parler de lui.

– Il le sait ?

Alors que Louise secouait la tête, l’air toujours aussi stressé, une autre question vint à la jeune femme qui fronça les sourcils.

– Attends, depuis quand tu le sais ?

– Depuis que je me suis réveillée à l’hôpital. Grimaça l’étudiante en évitant le regard d’Audrey.

– Deux semaines ! Et tu me le dis que maintenant ?

La jeune femme comprit que c’était cela qui rendait Louise si inquiète. Elle lui avait caché une chose importante et elle craignait sa réaction en l’apprenant.

– Bon sang ! Pourquoi tu as attendu tout ce temps ?

Audrey ne pouvait s’empêcher de ressentir de la colère. Louise lui avait caché des choses, encore !

– Je suis désolée. J’aurais du te le dire avant, je sais, mais …

– Mais quoi ?

– Mais ça a été difficile pour moi d’apprendre ça. Et avec tout ce qui venait de se passer, je voulais pas penser à ça en plus.

C’était quelque chose que la jeune femme pouvait comprendre. Le souvenir de Louise en larmes qui lui racontait comment ses parents l’avaient rejeté fit retomber sa colère instantanément.

– Et puis, nous commençons tout juste quelque chose toi et moi, et j’avais vraiment pas envie de gâcher ça. Dit Louise d’une petite voix où perçait une vive inquiétude.

Audrey fronça les sourcils et prit les mains de la jolie blonde entre les siennes.

– Ça ne change rien entre nous, et ça n’aurait rien changé non plus si tu me l’avais dit plus tôt. C’est juste quelque chose qu’il faut qu’on gère ensemble.

– J’ai pas encore pris de décision.

Décision ? Audrey mit quelques secondes avant de comprendre.

– Ah. D’accord.

– Tu veux que je fasse quoi ?

Cette fois, les sourcils de la jeune femme grimpèrent haut sur son front, l’un d’eux disparaissant presque sous quelques cheveux violets.

– Ah non ! Tu prends la question à l’envers là ! C’est Toi, qu’est ce que tu veux faire ?

Louise grimaça. Et sa petite-amie se dit que quelque chose lui échappait.

– Je veux juste passer le reste de ma vie avec toi.

Audrey fut décontenancée par cette réponse. Et puis un léger sourire apparut sur ses lèvres en même temps qu’elle comprenait.

– Louise, je te promets que je n’irais nulle part, quoi que tu décides. Si tu ne veux pas de ce bébé, je te soutiendrais et je ne te jugerais pas. Et si tu le veux, alors je préparerais sa venue comme il se doit et nous serons deux à nous occuper de lui. Dans les deux cas, j’ai bien l’intention de rester avec toi.

Audrey sut qu’elle avait vu juste alors que le corps de Louise se détendait et qu’un sourire apparaissait sur ses lèvres. Rassurer sa jolie blonde était une habitude qu’elle commençait à prendre depuis quelques jours. Elle se demanda si c’était provisoire, un contre-coup du rejet récent de ses parents, ou si ce sentiment d’insécurité accompagnerait Louise pour toujours.

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