Les larmes aux yeux – Chapitre 2

21 avril, fin d’après-midi, hôpital

Audrey entra dans la chambre 285 avec appréhension. Elle ne savait plus à quoi s’attendre de la part de Louise. Sa visite de la veille l’avait rempli d’encore plus d’incertitudes. Pendant une grande partie de la nuit, elle avait passé et repassé en boucle dans sa tête ce qu’il s’était passé depuis trois jours. Et la seule chose dont elle était sûre, c’était qu’elle était complètement déboussolée. Peut-être qu’aujourd’hui, elle verrait un peu plus clair.

Louise était réveillée. Ses yeux verts se posèrent sur Audrey et celle-ci crut y voir de l’étonnement. N’y tenant pas compte, elle avança la chaise près du lit avant de s’asseoir.

– Salut. Comment tu te sens ?

– Mal. Répondit faiblement l’étudiante.

– Je crois que c’est normal vu ton état.

Le regard d’Audrey fut attiré par la main sur le lit qui bougeait doucement de façon à avoir la paume vers le haut. Prenant ce geste comme une invitation, la jeune femme posa sa main dessus.

– Pourquoi … tu es … là ?

Audrey se figea en entendant encore cette question. Mais dans le même temps, elle sentit la main qu’elle tenait faire des efforts pour serrer la sienne.

– J’ai … été … horrible … avec toi.

La jeune femme comprit enfin le sens de cette question. Ce qu’elle avait pris pour un reproche la veille n’en était finalement pas un. Un soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres et sa main exerça une légère pression sur celle qu’elle tenait.

– Pourquoi ? Demanda encore Louise, sur un ton presque suppliant.

– Parce que je tiens à toi. Répondit simplement Audrey en souriant.

Des larmes apparurent au coin des yeux verts.

– J’ai été … tellement … horrible.

Audrey baissa la tête, sa mèche violette tombant devant ses yeux. Il n’y avait rien à répondre à cela. Nier serait mentir, approuver ne servirait qu’à culpabiliser.

– Je suis … désolée.

Audrey hocha la tête.

– Pardon … pour … tout.

Il y avait des sanglots dans la voix de Louise. Relevant la tête, Audrey vit le visage de son amie baigné de larmes.

– Shh ! Calme-toi Louise !

– Je … suis … dé…so…lée.

– Ne penses pas à ça. Arrêtes de pleurer s’il-te-plaît.

Du pouce, la jeune femme caressait le dos de la main de Louise en signe d’apaisement. Celle-ci finit par se calmer, au grand soulagement de son amie.

– Mes parents …

Audrey grimaça.

– Ils ne sont pas là. Désolée.

Bien sûr, ils avaient tout de suite été prévenus de l’accident. Mais ils avaient refusé de se déplacer, alors qu’ils n’habitaient qu’à une heure de route. Encore une chose qu’Audrey ne comprenait pas ! Comment des parents pouvaient-ils ne pas vouloir se rendre au chevet de leur enfant blessé ?

– Ils m’ont … renié.

– Quoi ?

– Ils vont … me dé…shé…riter.

Louise se mit à rire. Un rire sans joie qui se transforma en gémissement de douleur. Des nouvelles larmes apparurent tandis que son visage se crispait. Une infirmière arriva et administra aussitôt quelque chose à la patiente qui ne tarda pas à se détendre et à fermer les yeux sous le regard inquiet de son amie.

Audrey s’en alla, les paroles de Louise au sujet de ses parents lui trottant dans la tête. Que devait-elle en penser ? Elle savait que son amie avait vu sa mère trois jours plus tôt. Le jour où elle était devenue hystérique. Louise s’était-elle disputé avec sa mère ? Il y avait-il un lien avec son comportement dément ? Encore des interrogations qui allaient l’empêcher de dormir !

18 avril, matinée, chez Louise

– Hé, tires tes pieds de ma place !

Audrey, allongée sur le canapé, replia ses jambes pour laisser son amie s’asseoir. Puis elle installa ses pieds sur les genoux de Louise, souriant de l’air faussement outrée de celle-ci.

– Un massage des pieds, là tout de suite, ce serait génial !

– Ben voyons ! Tu t’es crue au spa ?

– Non. Le spa aurait été plus confortable. Dit Audrey sur un ton taquin.

– Moi je l’aime mon canapé ! Rétorqua Louise en tirant la langue.

La veille, elles avaient fait une soirée dvd chez l’étudiante, et Audrey était restée dormir, comme cela arrivait parfois. Le canapé était plutôt inconfortable, et la jeune femme aimait bien embêter Louise à ce sujet. D’autant plus que les meubles tout comme l’appartement étant payés par les parents fortunés, elle aurait pu choisir bien mieux.

– C’est nul ce que tu regardes !

– Y’a rien de toute manière.

Audrey tendit la télécommande à son amie pour qu’elle vérifie par elle-même.

– Ouais, pas terrible le programme du matin. Ah ! Y’a l’émission sur les tatouages !

– Bof.

– Tu devrais aimer ça toi pourtant. T’as plein de tatouages ! Déclara Louise tout en passant un doigt sur celui qui se trouvait à la cheville droite.

Audrey roula des yeux.

– J’en ai trois. C’est pas plein !

La jeune femme blonde haussa les épaules et se mit à suivre le contour de la petite fée avec son index.

– J’aimerais bien en avoir un.

Audrey ne put s’empêcher de rire à cette idée.

– Ben quoi ?

– Toi ? Un tatouage ?

– Ben oui. Je vois pas ce qu’il y a de drôle !

– T’es bien trop douillette pour ça ! Ricana la jeune femme avant de sursauter brusquement. Aïe !! Tu m’a pincé !?

– Ça t’apprendra à te moquer !

Louise affichait une moue boudeuse.

– Tu es adorable avec cette bouille.

L’étudiante lança un regard noir à son amie très amusée, puis soupira et finalement sourit.

– C’est impossible de te faire la tête à toi !

– Tant mieux ! J’ai aucune envie que tu me fasses la tête.

Louise allait répondre quelque chose lorsque la sonnette retentit.

– Tiens, je me demande qui ça peut être.

La jeune femme alla ouvrir.

– Maman ? Qu’est ce que tu fais là ?

Audrey se releva et passa une main dans le côté libre de ses cheveux pour se recoiffer. Elle n’avait jamais rencontré les parents de son amie, mais celle-ci lui en avait pas mal parlé. Ils étaient issus de la haute société, d’un milieu où les apparences avaient beaucoup d’importance. Louise les avait décrits comme des personnes assez froides et rigides, avec un goût prononcé pour l’ordre.

– Maman, je te présente mon amie Audrey.

La mère de Louise était grande et mince. Ses cheveux blonds étaient retenus dans un chignon serré et elle portait un tailleur blanc chic. Son regard perçant s’attarda sur les cheveux tressés de façon désapprobatrice, ou peut-être était-ce sur les piercings de l’oreille. Pas de quoi impressionner Audrey qui décida néanmoins de prendre congé pour laisser mère et fille en tête à tête.

22 avril, fin d’après-midi, hôpital.

Deux yeux verts se braquèrent sur Audrey sitôt qu’elle fut rentrée dans la chambre.

– Tu es là.

Encore cette phrase !

– Oui, je suis là. Salut ! Répondit la jeune femme en s’installant.

– T’étais pas là … tout à l’heure.

Audrey haussa les sourcils, surprise de cette réflexion et de la tristesse émanant de Louise.

– Ben oui, je travaillais. Tu sais, le monde ne s’est pas arrêté de tourner parce que tu es clouée dans ce lit. Répondit-elle, taquine.

La jeune femme avait espéré provoquer un sourire, mais au lieu de ça, elle vit, dépitée, les lèvres de Louise se pincer et des larmes se mettre à couler le long de ses joues.

– Hé ! Qu’est ce qu’il y a ? Pourquoi tu pleures ?

Secouée par de gros sanglots et incapable de répondre, l’étudiante tourna la tête du côté opposé à son amie. Celle-ci, désemparée, lui prit la main. Elle ignorait pourquoi la jolie blonde pleurait, elle ignorait quoi faire pour que ça s’arrête, et elle détestait ça. Louise finit par se calmer.

– Ne m’abandonnes pas.

– Je n’en ai pas l’intention. Pourquoi toutes ces larmes Louise ?

– Tu as dit … le monde tourne…. tu as une vie. T’es pas … obligée de venir … surtout après … après ce que je t’ai dit. Mais … j’ai besoin de toi. J’ai … besoin de toi Audrey !

Le ton de l’étudiante était suppliant, et ses yeux humides menaçaient de pleurer à nouveau. Audrey lui serra la main et fit un sourire qu’elle voulut rassurant.

– Je suis là. Et je ne te laisserai pas tomber, d’accord ?

Louise hocha doucement la tête.

– Je suis désolée. Vraiment désolée … pour tout.

Ce fut au tour d’Audrey de hocher la tête. Elle savait que son amie s’en voulait. Elle lisait toute la culpabilité dans ses yeux. Et elle aurait aimé lui dire que tout était oublié et qu’elle lui pardonnait. Mais elle en était incapable pour le moment.

– J’ai besoin de comprendre. Qu’est ce qu’il s’est passé l’autre jour Louise ?

– Ma mère.

Audrey fronça les sourcils. Depuis que son amie avait évoqué ses parents la veille, elle soupçonnait que la mère n’était pas totalement étrangère au comportement de Louise.

– Hier, tu as dit que tes parents te reniaient et allaient te déshériter. C’était pour ça qu’elle était venue te voir ?

– Non. Mais … elle est devenue furieuse à cause …

Louise s’interrompit, fermant les yeux et secouant légèrement la tête, comme pour chasser le mauvais souvenir.

– A cause de quoi ?

– Toi.

Audrey eut l’impression de recevoir un seau d’eau glacé et recula par réflexe. Aussitôt, elle sentit la main de Louise la retenir de toutes ses maigres forces, comme si elle craignait que son amie s’en aille sur le champ. Audrey aurait pu dégager facilement sa main mais n’en fit rien.

– Moi ? Qu’est ce que j’ai fait ?

Quelques jours plus tôt, Louise l’avait accusé d’avoir causé sa rupture avec son ex. Voilà que maintenant elle l’accusait d’avoir rendu sa mère furieuse !

– Rien. T’as rien fait. Mais c’est … quand elle t’a vu…

– Elle m’a aperçu deux minutes seulement !

Audrey s’emportait. Les derniers jours avaient été épuisants. Elle avait peu dormi et elle ne cessait de retourner les mêmes questions dans sa tête. Alors découvrir qu’une personne qu’elle avait seulement croisé, et qui visiblement n’avait pas eu besoin de plus temps pour la juger, ait pu jouer un rôle dans l’attaque verbale qu’elle avait subi, cela la mettait hors d’elle.

– Je sais. J’ai essayé de …

– Alors c’est quoi qui lui a déplu chez moi au point de l’énerver ?

– Tu existes. Murmura Louise, luttant contre les larmes.

Audrey en resta stupéfaite.

– Tu existes dans ma vie. Et … elle ne supporte pas …

Cela n’avait aucun sens. Absolument aucun sens !

– Alors elle s’est mise à … dire plein de trucs … Me traiter … de … de … Et que j’étais plus sa fille … Avec tellement de … haine. Et elle est … partie. Et moi … j’étais anéantie … Et … et … je suis désolée … Pardon ! Par… don !

Un torrent de larmes se déversait sur le visage de Louise qui fut incapable de continuer à parler. Audrey la regardait, trop choquée pour esquisser le moindre mouvement. Une infirmière arriva et la jeune femme dut partir, non sans recevoir un sermon pour l’état dans lequel elle mettait la patiente à chaque visite. Audrey se demanda si l’infirmière pouvait seulement imaginer dans quel état elle-même se trouvait.

Perturbée ! Elle était perturbée, et complètement paumée. La mère de Louise l’avait vu un matin et avait renié sa fille à cause de cela. Et Louise avait ensuite voulu chasser son amie de sa vie. C’était ridicule ! Comment peut-on en vouloir à son enfant à ce point pour l’apparence de ses amis ? Elle aurait peut-être compris si elle avait été ivre, défoncée, en train de voler. Mais non, elle était juste elle-même.

Un autre élément revint soudain à Audrey. Lorsque Louise était venue chez elle, elle n’arrêtait pas de parler de Loïc, son ex. Qu’est ce que lui venait faire dans cette histoire ?

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