Les larmes aux yeux – Chapitre 1

20 avril, fin d’après-midi, hôpital.

Deux jeunes femmes se trouvaient dans la chambre 285. L’une d’elle se trouvait dans le lit, endormie, reliée à une machine qui faisait un bip régulier et à une poche de perfusion. Le gros pansement sur son front, au dessus du sourcil gauche, et les vilaines ecchymoses violettes sur une joue et sur son menton gâchaient quelque peu la beauté de son visage. Et dans ces draps blancs, son teint paraissait encore plus pâle que d’habitude. Louise, la jolie étudiante blonde, avait salement morflé.

Assise sur une chaise à côté du lit, la deuxième femme se tenait voûtée, le regard dans le vide. Ses cheveux, noirs avec une mèche violette devant, tombaient du côté gauche seulement. Des tresses étaient plaquées sur son crâne à droite, dévoilant une oreille décorée de plusieurs anneaux. Elle avait généreusement entouré de noirs ses yeux bruns et appliqué un léger gloss sur ses lèvres. Juste en dessous se trouvait la petite boule violette d’un piercing, un bijou que s’était offerte Audrey pour ses vingt-cinq ans.

L’un des bras recouverts de bandages se mit à bouger sur le lit. Aussitôt, la jeune femme sur la chaise se redressa, guettant un probable réveil. L’infirmière lui avait expliqué que Louise avait eu de courts moments d’éveil depuis le matin, et Audrey avait attendu, espérant. La patiente bougea à nouveau et émit un faible son.

– Louise ?

– Lentement, les paupières s’ouvrirent, dévoilant deux yeux verts.

– Hé, salut. Murmura Audrey en rapprochant sa chaise, un sourire aux lèvres.

Leurs regards s’accrochèrent.

– Tu t’es mise dans un sale état.

– Audrey. Souffla Louise.

– Oui ?

La jeune femme blonde ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit et elle dut faire un effort pour déglutir.

– Prends ton temps ! Conseilla Audrey avec un sourire tendre.

– Pour… quoi … tu es … là ?

Le sourire retomba aussitôt. Elle aurait dû se douter que sa présence ne serait pas la bienvenue. Louise lui avait bien dit qu’elle ne voulait plus jamais la revoir la dernière fois qu’elle l’avait vu. Mais naïvement, Audrey avait cru que blessée et à l’hôpital, Louise aurait changé d’avis. Elle s’était trompée.

– Je venais voir comment tu allais. Mais ne t’en fais pas, je pars ! Fit la jeune femme, amère.

Audrey se leva et sortit de la chambre sans se retourner. Quelques pas dans le couloir, et elle s’adossa au mur, les yeux fermés, une main repliée contre sa poitrine. La douleur était aussi atroce que deux jours plus tôt.

 

18 avril, soirée, chez Audrey.

– Il faut que je me remette avec Loïc ! Tout va s’arranger si je retourne avec lui !

Louise était arrivée chez son amie dans un état proche de l’hystérie. Les larmes aux yeux, elle ne cessait de s’agiter, de tourner en rond, en tenant des propos qui semblaient incohérents. Depuis plus d’un an qu’elle la connaissait, Audrey ne l’avait jamais vu dans cet état et se demandait avec inquiétude ce qui l’avait rendue comme cela.

– Calme-toi et …

– Que je me calme ?!? Comment tu peux me demander un truc pareil ? Ma vie part en morceaux !!! Il faut que je me remette avec Loïc ! C’est la seule solution !

Louise avait l’air d’avoir perdu la raison, les yeux dans le vide. Audrey ne comprenait pas ce qu’il se passait, mais une chose était sûre, que l’étudiante se remette avec son crétin d’ex ne résoudrait rien du tout.

– Qu’est ce qu’il s’est passé ?

– Toi !!! C’est ta faute !

– Qu’est ce que j’ai fait ? Demanda Audrey en fronçant les sourcils.

– C’est à cause de toi si je ne suis plus avec Loïc !!! C’est toi qui m’a poussé à rompre !!!

– Il te trompait tout le temps ! Et tu ne l’aimais même pas !

– Je dois me remettre avec lui. Tout est de ta faute. Gémit la jeune femme blonde en se prenant la tête à deux mains.

– Louise …

– T’étais contente qu’il me trompe hein ?! Depuis le début tu étais contre nous !!! Tu voulais la place, c’est ça ??? Elle avait raison sur ton compte !

L’étudiante s’était mise à hurler, le visage déformé par la rage.

– Tu délires complètement Louise !

– Non, j’ai enfin ouvert les yeux sur toi. Déclara la jeune femme sur un ton plus bas, mais glacé, une étincelle de démence dansant dans ses yeux. J’aurais dû me méfier de toi dès que je t’ai vu. Tu as eu une mauvaise influence sur moi, mais c’est fini maintenant. Je suis pas comme toi !

– Comme moi ? Et je suis comment selon toi ? Demanda Audrey d’une voix froide, blessée et en colère par ces propos injustes.

– Tu es … tu es une traînée !

Audrey eut l’impression de recevoir une gifle. Louise à cet instant n’était que mépris et haine. Deux choses que la jeune femme n’avait jamais soupçonné chez elle. La démente continua, telle une furie.

– Toi et ta mèche violette !!! Ta façon de t’habiller !!! Tes piercings !!! Tes tatouages !!! Qui ressemble à ça ? Il n’y a que les traînées ! C’est ce que tu es et tu as voulu m’entraîner dans ta décadence !

Se faire insulter ainsi, chez elle, c’en était trop !

– Sors de chez moi !

– Oui, je m’en vais. Je ne veux plus jamais te revoir !

– C’est ça !

Louise avait claqué la porte en partant et Audrey s’était laissé glisser au sol, les larmes coulant sur ses joues. Jamais, non jamais, elle n’aurait pu imaginer une telle violence de la part de Louise. Louise qui était devenue sa meilleure amie en l’espace d’un an ! Elles étaient si proches, si complices, quasiment inséparables. Le matin encore elle riaient ensemble. Et maintenant ça ! Audrey ne comprenait pas.

Soudain, un bruit de klaxon, des pneus qui crissent ! Prise d’un horrible pressentiment, Audrey se rua en bas de son immeuble. L’accident avait eu lieu à quelques mètres seulement. Et en s’approchant, la jeune femme reconnut tout de suite la veste rouge de la piétonne qui gisait par terre.

20 avril, fin d’après-midi, hôpital.

Audrey avait passé deux jours tout à fait horribles. L’accident avait éclipsé ce qu’il s’était passé quelques minutes plus tôt. La peur de perdre Louise d’une façon définitive avait été insupportable. Puis, lorsque les médecins avaient annoncé que les jours de son amie n’étaient plus en danger, Audrey s’était remise à penser. Penser à ces mots si cruels que Louise avait dit, à son comportement de folle furieuse. Qu’est ce qu’il s’était passé ? La jeune femme s’était retourné le cerveau, encore et encore, en cherchant une explication. Mais elle ne comprenait pas.

Et puis il y avait cet accident. Les témoins avaient raconté qu’après avoir traversé la rue, Louise avait brusquement fait demi-tour et s’était engagée à nouveau sur la route sans regarder si la voie était libre. La voiture qui arrivait n’avait pas pu l’éviter. Et Audrey se demandait pourquoi son amie revenait vers son immeuble.

La jeune femme avait espéré que les paroles de Louise n’étaient que le résultat d’un coup de folie passager. Une fois revenue à son état normal, la jolie étudiante lui donnerait des explications et tout rentrerait dans l’ordre. C’est avec cet espoir qu’Audrey avait attendu qu’on lui autorise à rendre visite à son amie. Mais apparemment, elle s’était trompée. Sitôt réveillée, Louise lui avait reproché sa présence.

Audrey inspira longuement pour chasser les larmes qui risqueraient de laisser deux coulées noires sur ses joues. Si seulement elle savait pourquoi ! Pourquoi ce rejet si violent de celle qu’elle considérait comme sa meilleure amie ? Depuis le jour où elles s’étaient rencontrées dans cet atelier de cuisine, elles ne s’étaient plus quitté. Confidentes et partenaires de fous rires, elles formaient un super duo. Et Louise balayait tout ça d’un revers de main, la chassant de sa vie comme une malpropre !

Audrey savait qu’elle ne pourrait pas rester comme cela. Ce pourquoi dans sa tête allait la rendre dingue. Plus tard, quand Louise serait sortie de l’hôpital, et quand elle-même serait moins bouleversée, elle exigerait des explications. Mais pour le moment, sa présence n’étant pas désirée, elle n’avait plus rien à faire ici.

– Mademoiselle !

La jeune femme se retourna. Oui, c’était bien elle que l’infirmière avait appelé.

– La patiente vous réclame. Dit-elle en montrant la chambre de Louise.

– Vous devez vous tromper.

– Vous vous appelez bien Audrey, non ? Demanda l’infirmière en fronçant légèrement les sourcils.

La jeune femme hocha la tête.

– Alors c’est bien vous qu’elle réclame. Cela semblait très important. Mais je dois vous prévenir qu’elle vient de prendre ses médicaments et elle risque de s’endormir rapidement. Vous devriez vous dépêcher !

Perdue ! Audrey se sentait complètement perdue. Louise ne lui avait-elle pas reproché d’être là il y a quelques instants ? Alors pourquoi la réclamait-elle maintenant ? Avec prudence, craignant que l’infirmière ne se soit trompée, la jeune femme entra à nouveau dans la chambre.

Les yeux verts se posèrent sur Audrey qui sentit son cœur se serrer. Louise pleurait. C’était une vision qu’elle n’aimait pas du tout.

– Tu … es … là.

– Oui. Tu m’as réclamé il paraît.

– Tu … es … là. Répéta Louise sur le même ton monocorde.

Audrey ne sut que répondre. Si l’étudiante exprimait une quelconque émotion, ni sa voix fatiguée, ni son visage tuméfié ne le montrait. Et ses larmes ne semblaient pas vouloir se tarir, chose qui mettait Audrey mal à l’aise. Elle n’avait jamais su quoi faire face à une personne qui pleure. Et l’incompréhension totale dans laquelle elle nageait n’arrangeait rien.

– Au… drey. Murmura Louise, ses yeux se fermant.

– Oui, je suis là.

– Je … t’aime.

Audrey resta interdite face à ses mots qu’elle n’avait jamais entendu de cette bouche, qu’elle n’attendait pas, qu’elle ne savait pas comment interpréter.

– Par… don.

La confusion augmenta encore d’un cran.

– Pour quoi ?

– Par…don. Répéta Louise, ses larmes se séchant sur ses joues.

– Qu’est ce que je dois te pardonner ?

Audrey, les nerfs à vif, fixait les lèvres de son amie, attendant avec impatience une réponse.

– S’il… te… plaît… ma… man…

Louise délirait. La jeune femme venait de s’en rendre compte. C’était sans doute l’effet des médicaments. Audrey sortit donc de la chambre, des questions plein la tête. Pourquoi Louise l’avait réclamé après l’avoir chassé ? Est-ce que ce pardon lui était destiné ? Si oui, était-ce pour le je t’aime ? Ou pour les horribles paroles prononcées deux jours plus tôt ?

Incompréhension ! Tel était le sentiment qui dominait ce soir-là pour Audrey.

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