Cobayes – Partie 2

1992, 23 mai

Un devoir de géographie! J’avais ce fichu devoir ce matin, et j’étais en retard. Maman aussi était en retard pour son travail. Il faut dire que nous nous sommes couchés tard hier soir : il y avait un super film sur la 2 en deuxième partie de soirée. Maman me déposa donc à l’angle de la rue Créssot. Il me restait quelques mètres à faire pour aller à l’école.

Je courais sur le trottoir quand soudain un flash si bien connu m’éblouit. Je me retrouvais dans ce cercle au milieu d’une pièce où se trouvaient ces personnes.

Ce n’était vraiment pas le moment!

_ Hé! J’ai un devoir moi! Ralais-je.

Le gentil aux cheveux blancs, comme je l’appelais faute de savoir son nom, me parla et me fit signe de le suivre.

_ Evidemment, vous me comprenez pas! Et vous vous fichez de me faire des ennuis à l’école!

Un des extraterrestres, un grand aux cheveux rouges, vint me prendre par le bras pour que je les suive. Je ne pouvais rien faire pour qu’ils me ramènent de toute façon. Autant les suivre!

Dans la salle des examens, j’eus droit aux habituels tests : piqûres, fils me reliant à des machines. Mais cela ne faisait pas mal. C’était juste piquant parfois.

Le « gentil » me fit signe de le suivre jusqu’à une seconde salle, où j’y étais allée déjà quelques fois. Il n’y avait là qu’une table. Il y avait un objet, rond et bleu, posé. L’extraterrestre tapa dessus, et l’objet éclata en milles morceaux.

Tout en faisant cela, il continuait de parler. Depuis le temps qu’ils m’enlevaient, je n’avais toujours pas réussi à comprendre un seul mot. Même pas un prénom. Pourtant le « gentil » avait essayé de m’apprendre leur langue. Mais rien n’y faisait. Ce n’était pour moi qu’une suite de sons gutturaux. Même la plupart de leurs signes m’étaient inconnus. Le seul que je comprenais vraiment, c’était celui de suivre : une main levée au niveau de l’épaule.

Ce qui me rassurait un peu, c’était qu’ils ne semblaient pas comprendre non plus ce que je disais.

Le « gentil » reconstruit l’objet en trente secondes. Puis, il le démolit à nouveau. Ensuite, il sembla attendre, en me regardant.

_ Je dois le re-construire?

Il y avait des morceaux de toutes formes, de toutes tailles.

Au bout d’une heure, je n’avais toujours pas réussi à assembler deux morceaux. J’étais seul dans la pièce. Et ça m’énervait de plus en plus. Mais la porte était fermée.

_ Ouvrez-moi! Je veux sortir! J’y arrive pas! OUVREZ-MOI!

Hurlant de toutes mes forces, je tambourinait en même temps à la porte. Mais personne ne venait. Je m’assis par terre, les bras croisés.

J’avais faim. Mon sac à dos était resté dans l’autre pièce avec mon goûter dedans. J’avais un peu perdu la notion du temps. Je n’y arrivais pas à faire ce maudit casse-tête! J’y avais ré-essayé plusieurs fois. Et personne ne venait me voir.

Mais enfin, la porte s’ouvrit. D’un bond, je me levais et courus vers la porte. On me laissa passer. Les extraterrestres semblaient déçus. Je me sentais un peu désolé de ne pas être doué, mais j’étais surtout fatigué, et j’avais envie de rentrer chez moi.

Heureusement, ils en avaient fini avec moi, pour la journée. Ils me renvoyèrent.

Le jour semblait bien avancé. D’ailleurs, j’entendis la cloche sonner. Je me glissais parmi les élèves qui sortaient. Je vis maman qui m’attendait.

_ Où étais-tu aujourd’hui?

Elle n’avait pas l’air de bonne humeur. L’école l’avait sans doute appelé pour signaler mon absence. J’allais prendre un sacré savon, c’était certain. Je choisis de baisser la tête et de me taire, en élaborant un mensonge plausible.

Je savais depuis longtemps que je ne devais pas dire cette vérité. Maman ne m’avait jamais cru avant. Et personne ne me croirait. J’étais donc devenu un menteur.

_ David j’attends une réponse. Je sais que tu n’étais pas à l’école. Tu imagines comment je me suis inquiétée? Je tiens à te dire tout de suite, et avant que tu me donnes une explication, que tu es puni! Privé de télé pendant trois semaines. Et la fête d’anniversaire de ton copain, tu oublies aussi!

1994, 4 août

Une lumière! D’un bond, je me relève. Ils m’ont retrouvé! Mais il fait à nouveau noir. C’était une hallucination. Je ne suis pas rassurée. Sur le qui-vive, je tends l’oreille et regarde autour de moi. Un bruit! Je ne l’ai quand même pas rêvé. Je suis en train de devenir folle. Ou peut-être le suis-je déjà. Là! La lumière! Mais…

Ce n’est qu’une lampe qui éclaire. Le gardien arrive.

_ Qu’est ce que vous faites ici? Vous n’avez pas le droit d’être là!

Je le sais bien. Je ramasse mes affaires. Va falloir que je trouve un autre endroit où pioncer. Ce campus était pourtant une bonne planque.

_ C’est bon je m’en vais.

_ Vous êtes à la rue? Je peux vous donner l’adresse d’un centre d’hébergem…

_ Non merci ça va aller.

Je me dépêche de partir.

_ Ce n’est pas sûr de rester dehors. Croit-il bon me dire.

En réalité, nul endroit n’est sûr. Dedans, dehors,…j’ai tout essayé, ils finissent toujours par me prendre! En quittant la maison il y a quelques mois, j’ai cru mettre fin à mon calvaire. Mais ça a continué!

Les immeubles ne sont pas toujours fermés à clé. Parfois, il y a même un bouton « porte » pour ouvrir la porte de l’extérieur. Je peux donc me caler dans le hall, sous l’escalier. Mieux vaut me cacher pour ne pas être réveillée violemment par quelqu’un qui part au boulot de grand matin. Ça m’est déjà arrivé.

Des bruits sourds et continus me réveillent en sursaut. Qu’est ce que c’est? Où suis-je?

_ Attends moi! Crie une voix fluette.

Deux enfants qui courent dans les escaliers. Je les voix sortir avec les cartables, deux fillettes qui vont à l’école. Elles en ont de la chance! La vie était tellement simple quand j’étais au primaire. Et puis avec le collège, les extraterrestres ont commencé à m’enlever.

Qu’est ce qu’ils me veulent? Cette question revient sans cesse. Ils font des expériences sur moi. Pourquoi? Ils cherchent à connaître tous les secrets de l’être-humain pour mieux le dominer… ou peut-être veulent-ils créer des êtres-humains… faire un mutant mi-humain, mi-extraterrestre… tester des produits de guerre… ou des produits destinés plus tard à eux-mêmes…

Ce que je sais, c’est que je ne suis pas un rat de laboratoire! Ils n’ont pas le droit de m’extraire à mon habitat naturel et de m’emmener dans leur navette. On ne peut pas décider de ma vie ainsi. Je ne me laisserais pas faire…

Un flash tout à coup m’éblouit…

1994,27 septembre

Ecoeuré. C’est tout à fait dégoutant. J’aimerais ne plus avoir à subir ça. Malheureusement, ça fait longtemps que je le subis, et je continuerais certainement. Mais pourquoi les extraterrestres ne viennent pas me prendre avant ces moments!!!

Je sors à peine de ma chambre, et qu’est-ce que je vois : ma mère et son petit-copain qui se bécotent! Ça y est, ça m’a coupé l’appétit. En plus, il me fait un clin d’œil. Je crois que je vais gerber…

Ce mec, je ne le supporte pas. Et il ne s’en rend même pas compte ce boulet. C’est un parfait crétin! Je ne comprends toujours pas ce qu’elle peut bien lui trouver ma mère. En plus, depuis qu’il est là, elle ne fait presque plus rien avec moi. Cela va faire six mois presque que nous ne sommes pas allés au cinoche!

Je veux bien qu’elle ait quelqu’un, mais bon, faut pas exagérer! Pas lui!

_ Tu veux que je te dépose au collège mon gars?

Plutôt mourir. Je préfère aller à pieds. Et je déteste qu’il m’appelle comme ça. Je ne suis pas son pote, et encore moins son fils!

Sur le chemin du collège, je pense à ces quelques absences dues à une intervention du ciel. Ils sont déjà venus me prendre quelques fois sur ce chemin. Aujourd’hui, je n’ai que des matières nulles, ça ne me dérangerait pas. Mais apparemment, ce n’est pas pour cette fois puisque j’arrive devant le bahut.

Ce mois-ci, ils sont déjà venus me prendre cinq fois. C’est énorme par rapport à d’habitude. Sur quatre ans, je ne saurais compter le nombre de fois que je suis allé dans le vaisseau. Mais plus de trois fois dans le même mois, c’était jamais arrivé avant.

L’équipe a changé aussi. Le gentil aux cheveux blancs auquel j’étais habitué n’était plus là depuis quelques temps. Il y avait d’autres personnages. Certains que j’avais déjà vu, d’autres non. Les méthodes aussi changent. Ils ne font plus de piqûres. Plus d’appareils branchés à moi non plus. Ils parlent beaucoup. Et ils m’écoutent parler, même s’ils ne comprennent pas.

Je crois qu’ils cherchent à comprendre la langue. Ils veulent peut-être communiquer avec les humains. Mais ils ont tiré le mauvais lot alors, parce que c’est l’anglais la langue internationale.

1994, 18 octobre

Les puzzles, c’est pas trop mon truc. Et encore moins les puzzles en 3D. Ce ballon bleu, éclaté en une infinité de morceaux de toutes formes, je n’ai jamais réussi à l’assembler. Il est toujours là à chaque fois que je viens. J’ai essayé plein de fois, et jamais réussi à n’assembler que deux morceaux. Il y a quelque chose que je n’arrive pas à comprendre là dedans. C’est pire que les casses-têtes chinois. Déjà que j’y arrive pas à faire ceux-là…. Une fois j’ai compté le nombre de petits morceaux : 1555 !

Aujourd’hui je n’ai aucune envie d’essayer. Heureusement, ils ne semblent pas y voir un inconvénient. Ils me parlent. Des bruits de gorge, pas franchement agréables. Des sons que je suis incapable de reproduire, et c’est pas faute d’avoir essayé. Ça me fait penser aux sifflements des oiseaux, non pas pour la ressemblance, mais pour la difficulté de reproduire ces sons.

Eux non plus n’arrivent pas à faire les mêmes sons que moi. C’est comme demander à un animal de parler. Cependant, ils ont un avantage : des machines qui enregistrent mes paroles. Et avec cela, sur leurs sortes d’ordinateur de bras, ils analysent ce que je dis. Il y a des dessins, des symboles pires que des hiéroglyphes sur les écrans quand je parle. Mais cela ne les aide pas à me comprendre.

_ Vous avez un vaisseau spatial, vous avez des super technologies, mais vous n’arrivez pas à comprendre le langage humain depuis quatre ans. C’est incroyable!

N°3 me regarde avec ses yeux globuleux et fronce les sourcils. Je leur ai donné des numéros faute de savoir leur nom. Ça ne m’apporte rien. Ils ne me comprennent pas. Et je ne parle d’eux à personne. C’est juste pour avoir une appellation dans mon esprit.

Tout d’un coup, il y en a un qui arrive en élevant la voix. Il est pas commode celui-là.

_ Bonjour chef!

Il ne me regarde même pas et va directement voir les écrans d’ordinateur. N°8 semble faire un exposé au chef. Je l’ai surnommé ainsi parce qu’il est autoritaire. Il crie sur les autres, et tous semblent avoir peur de lui. Je suis persuadé que c’est le chef.

Le chef n’a pas l’air content. Je crois que c’est parce que ça n’avance pas. Ils n’ont toujours pas percé le mystère de la parole humaine. Ou pas percé le secret des humains.

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